IN MEMORIAM… Pierre Bardon

IN MEMORIAM

Hommage à Pierre Bardon (1934-2021)

Par Mgr Jean-Pierre Ravotti, lu pendant la messe de ses funérailles

Jean-Sébastien Bach raconte ainsi les origines musiciennes de sa famille. Un certain Veit Bach, meunier habitant la Hongrie, dut quitter ce pays pour sauvegarder sa foi. Il passa en Allemagne et s’établit en Thuringe, à Wechmar, près de Gotha, où il put pratiquer librement sa religion et reprendre son métier.

Il avait une cithare qu’il emportait au moulin pour jouer, tandis que la meule était en mouvement. « Admirable concert ! », s’exclame Bach qui ajoute : « Il apprit ainsi à garder ferme la mesure. »

La meule et la cithare. Dans la vie de Pierre Bardon, comme d’ailleurs dans toute vie humaine, on trouve les deux. La meule n’est pas difficile à évoquer. Nous ne la connaissons que trop : la meule des soucis quotidiens, de la lutte, de l’usure, de la fragilité, de la souffrance, du deuil, de la solitude… Je sais combien Pierre a souffert lors du départ soudain de Jeanine, son épouse ; et je le vois encore, ces dernières années, traverser le parvis de la basilique d’un pas incertain, légèrement courbé sous le poids de son vieux cartable à partitions. Pourtant, la meule qui gémit, qui grince, qui broie, doit broyer pour que le tégument du grain, le son et la farine puissent être séparés, livrés, consommés. C’est ainsi que le bon Dieu opère avec nous et en nous. Saint Paul nous le rappelle :

La Création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons… Nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps (Rm 8, 22-23).

Dans les épreuves, sous le poids de la meule, Pierre n’a jamais désespéré de l’amour de Dieu. Sa foi est restée intacte, pure comme l’eau de source, simple comme celle d’un enfant. Elle lui venait de l’héritage familial : chez les Bardon et les Guénon, on était catholique comme on était Vendéen. Aussi n’a-t-il jamais douté des paroles de l’Apôtre : Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous (Rm 8, 18). Pierre savait que le broiement de la meule prépare le froment de l’espérance, le pain de la gloire. Le soir même de la mort de Jeanine, il est monté, seul, à la tribune et il y est resté jusqu’au petit matin. Toute la nuit, il a joué ou improvisé, avec dans le cœur – m’a-t-il confié – ce seul verset du Magnificat :

Deposuit… Il renverse les puissants de leurs trônes/ il élève les humbles (Lc 1,52)

Pierre avait d’ailleurs une prédilection pour le Magnificat. Ces temps derniers’ chaque fois que je lui portais la communion, il tenait à terminer notre rencontre par le Magnificat, qu’il commençait lui-même : Mon âme exalte le Seigneur…

Parce qu’il n’y a pas que la meule, il y a aussi la cithare, car il faut les deux pour « garder ferme la mesure ». Quelle cithare ? Elle n’est pas plus difficile à évoquer que la meule. La cithare du chant, de la musique, de la mélodie, mais aussi de la poésie qui est sœur de la musique, et encore la cithare de la prière. Louez Dieu par la harpe et la cithare, exhorte le psalmiste (Ps 150, 3). Et Pierre eut lui aussi sa cithare, héritage partagé avec toute la fratrie Bardon, s’adonnant dès son plus jeune âge à la musique : au piano, à l’orgue dans la classe du compositeur et organiste Raphaël Fumet, ensuite à la flûte qui lui valut, en 1956, à l’âge de vingt-deux ans, de décrocher le premier prix du conservatoire de Paris. Puis, un jour de janvier 1961 – Pierre a vingt-sept ans -, c’est la découverte, émerveillée, de l’orgue Isnard de la basilique. Pierre, qui venait d’obtenir un poste de professeur de flûte au conservatoire d’Aix, est arrivé à Saint Maximin « en touriste », a-t-il dit lui-même, désireux simplement de voir cet instrument exceptionnel dont lui avait parlé le facteur d’orgues Pierre Chéron. Or, depuis la mort de M. Guis, deux ans auparavant, l’orgue n’avait plus de titulaire et les Dominicains de la paroisse étaient toujours à la recherche d’un organiste. Pierre s’installe au clavier, et le père curé, Louis Bouhier, est aussitôt séduit par le jeu de cet « organiste tombé du Ciel », ainsi que l’écrira le correspondant de la presse locale. Le futur titulaire – il le deviendra quelques semaines plus tard, le 7 mars 1961 – écrit aussitôt à sa fiancée, Jeanine Sicard, qui deviendra sous peu son épouse : « Je viens de jouer sur un orgue sublime et extraordinaire ! »

La meule et la cithare, donc, pour « garder ferme la mesure ». Pierre a exploré lui aussi, et non sans humour, les racines musiciennes de sa famille. « Je suis né, disait-il, d’une famille où la musique était reine. Comme mes sept frères et sœur, je suis tombé dans la marmite dès le berceau. ». Et d’évoquer le souvenir du grand-père, Elie Bardon, sans doute le premier musicien de la famille, qui, au son de l’accordéon, égayait tout le village de Damvix, au cœur du Marais poitevin, le berceau familial. Et de parler avec admiration de son père, Charles Bardon, devenu violoniste professionnel à Angers, qui saura transmettre à tous ses enfants cette même passion de la musique. Qui ne se souvient des célèbres concerts de la famille Bardon donnés un peu partout en France et à l’étranger, y compris à Saint-Maximin, et dont le principal impresario était Paul, le frère puîné de Pierre ? Quant à madame Bardon, la maman, elle qui savait si bien faire vibrer les cordes les plus sensibles de l’affection, « rien n’aurait pu se faire sans elle ». disait Pierre. Et en pensant à vous tous, ses enfants, ses neveux et nièces et à vos familles, il concluait : « La famille Bardon est devenue une symphonie, sans doute inachevée ! »

La cithare de la prière. Dans la Bible, au Deuxième Livre de Samuel, il est dit que David dansait et chantait devant l’arche de Dieu, au son des cithares (Cf. 2 S 6, 5). La cithare évoque la prière, car la musique peut devenir prière. A l’orgue, Pierre n’était pas un exécutant, il était un humble priant. Il aimait ce passage d’Évangile où Jésus nous livre sa prière de louange pour les plus petits du Royaume. Que de fois il m’a cité ce texte en parfaite harmonie avec le Magnificat :

Père, Seigneur du Ciel et de la Terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, ainsi tu l’as voulu dans ta bienveillance (Mt 11, 25-26).

Pierre aimait cet Evangile parce qu’il s’y reconnaissait. Jamais il ne se considérait comme le maître de l’orgue, et encore moins de la liturgie dont il supportait même les caprices, à une époque que nous espérons désormais révolue où, à l’église, on chantait un peu n’importe quoi. Certes, il avait ses goûts, à la hauteur de son talent, mais il n’imposait jamais rien. Il se voulait simplement le serviteur et considérait ce service comme une forme de ministère. Il l’a si bien dit :

« Je me considère avant tout un serviteur de la liturgie. Dès que je suis à l’office, je ne suis plus le professeur ou le concertiste, je me considère comme un officiant. L’idée que je puisse me dissocier de l’office pour faire entendre ma propre musique ne me viendrait jamais à l’esprit… Et ce n’est pas du tout s’abaisser que d’être accompagnateur du chant de l’assemblée. J’aime beaucoup ce rôle-là. »

Pierre était de ces humbles de cœur, de ces petits dont parle Jésus et pour lesquels il rend grâces, qui en savent plus long sur les mystères du Royaume que les grands de ce monde, souvent trop sûrs d’eux-mêmes et remplis de superbe. Aucune vanité en lui. Il abhorrait la suffisance, la mondanité, l’exhibitionnisme dont ne sont pas toujours exempts les artistes. Aussi devint-il l’ami d’organistes d’une remarquable simplicité, tels Michel Chapuis ou le luthérien André Strieker, la gentillesse en personne. A la tribune, la plupart du temps solitaire, ayant emporté avec lui le Saint-Sacrement pour pouvoir communier en même temps que l’assemblée, il s’imprégnait tellement de la liturgie qu’il accompagnait, qu’on a pu dire : « Il ne joue pas, il prie et fait prier ».

Je n’oublie jamais cette improvisation sur le thème grégorien du Pange lingua qu’il exécuta un dimanche d’été, après ma prédication sur Jésus Panis vivus et vitalis. Pain vivant et vivifiant; ou ce jour d’Assomption où, descendant de la chaire, je l’entendis improviser en faisant résonner l’intonation du Magnificat Royal de du Mont, une mélodie jadis très populaire.

Enfant, Pierre très cher, vous rêviez d’être pape. Puis, modérant vos désirs ou prenant conscience des difficultés de la tâche, d’être organiste… à Rome. Mais l’orgue de notre basilique – vous avez pu le constater au cours de vos innombrables tournées – vaut beaucoup mieux que les instruments des nobles églises romaine, y compris Saint-Pierre. Nous vous pensons désormais organiste de l’assemblée céleste. « Quel admirable concert ! », pour reprendre le mot de Bach, en présence de la Vierge Marie, des anges musiciens, de sainte Cécile et de tous les saints, et bien-sûr de Marie-Madeleine dont vous avez souvent, la nuit, troublé le sommeil, mais qui ne vous en a point tenu rigueur, puisque les saints ne dorment jamais beaucoup. Au contraire, en bonne Provençale qu’elle est devenue, elle a dû être ravie par votre maestria à l’orgue situé au-dessus de son tombeau.

Mais, Pierre, n’oubliez-pas la cithare ! La meule, vous pouvez la laisser ici-bas. Là-haut, le tempo ne se mesure plus, puisque c’est l’éternité. Et puis, au rythme de l’Amour effréné et infini, il doit être difficile de « garder ferme la mesure ». Mais la cithare, il vous faut l’emporter. Pour la prière. Pour la louange éternelle, à la seule gloire de Dieu. Soli Deo gloria, comme l’écrivait Jean-Sébastien Bach en exergue de chacune de ses compositions.

Oui, soli Deo gloria ! Gloire à Dieu seul ! puisque c’est pour cette seule gloire, Pierre, que vous avez fait monter vers le Ciel le chant sublime du grand orgue de notre fenestrado baselico. Amen.

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